Intervention de Pascal Vitte, membre de l’observatoire, lors du meeting du 11 février 2015 : « Ne pas perdre sa vie à la gagner »

Pascal Vitte est syndicaliste à Sud PTT et membre de la Commission santé et Conditions de travail de Solidaires.

Au printemps 2007, les syndicats SUD et CGC de FT décident conjointement la création d’un « Observatoire du stress et des mobilités forcées ».
Il s’agissait tout à la fois, de :

  • de concourir à l’objectivation de la souffrance au travail dans ses liens avec l’organisation du travail,

  • d’alimenter le débat public sur cette question,

  • et de couper l’herbe sous le pied de la fameuse responsabilité individuelle de la souffrance psychique – combien de fois a-t-on entendu dire que telle dépression ou tel suicide étaient le fait de « fragilités » ou de « vulnérabilités » personnelles liées à des problèmes d’ordre familiaux.

Pour ce faire, l’Observatoire s’est doté d’un comité composé de syndicalistes, et d’un conseil scientifique regroupant des universitaires, des chercheurs et des experts CHSCT.

  • Cette initiative de création de l’Observatoire avait toutefois été fortement impulsée par la décision prise un an plus tôt par le PDG de l’époque, Didier Lombard, de supprimer 22000 emplois par tous les moyens.
    Tous les matins, donc, les fonctionnaires – encore très largement majoritaires à France Télécom – recevaient des mails qui les invitaient à postuler sur d’autres postes de la Fonction publique.Ces incitations étaient relayées sur le terrain par des « managers » qui avaient carte blanche pour qu’elles soient suivies d’effet. Les plus zélés d’entre eux n’hésitaient pas à utiliser le slogan désormais bien connu : « Tu te casses ou on te casse ! » Hors changement de Fonction publique, les mobilités forcées se sont traduites par 10 000 changements de métier à l’intérieur de FT entre 2006 et 2008

  • En juillet 2009, le suicide d’un technicien de Marseille qui avait laissé une lettre évoquant un « management par le terreur », suivi par plusieurs gestes similaires au cours de l’été, a été le point de départ de l’énorme retentissement que l’on sait.

Pour revenir à l’Observatoire, il apparaît aujourd’hui évident que le pouvoir d’analyse nouvellement attribué aux CHSCT de France Télécom a pour beaucoup contribué à sa dynamique. À l’intérieur même de l’Observatoire, le partage tiré de l’expertise des CHSCT – expertise au sens large de savoir qui dépasse les connaissances techniques propres à l’instance – a incontestablement été moteur et l’on comprend l’acharnement des projets en cours à vouloir destituer le CHSCT de ses prérogatives d’initiative et d’enquête.

Il convient toutefois de tirer les leçons des avancées et des limites des expertises CHSCT. Avancées réelles si l’on s’en tient au recul du refus hier encore catégorique du patronat d’ouvrir l’Organisation du Travail aux enquêtes du CHSCT. Mais avancées qui trouvent aussi leurs limites. Car il semble que plus les corrélations entre souffrance au travail et organisation du travail sont objectivement mises en évidence, plus le néomanagement trouve – dans le contexte idéologique actuel – les ressources nécessaires à leur « recyclage ».

  • Par exemple, pour rester sur le cas de France Télécom-Orange on citera cette préconisation récente de la Direction générale de l’entreprise suite à un regain de suicides qui a donné lieu à une alerte des Représentants du personnel au CHSCT national : « Il conviendra de procéder à une analyse préalable des risques notamment psychosociaux en amont de tout projet de transformation ». Traduire : réunir les « partenaires sociaux » (pour reprendre la vulgate désormais dominante) afin de « prévenir les RPS » par quelques indicateurs totalement coupés du réel. Outre que ces procédés ne font que creuser l’écart entre salariés et direction sur la définition même du travail, ils tendent fâcheusement à consolider la croyance au caractère prétendument « inéluctable » des restructurations et que, partant, la seule solution consiste à mettre en place des « numéros verts » et autres « cellules d’écoute » ou « d’accompagnement » des plus « fragiles » ou des plus « vulnérables ».
    Cette récupération institutionnelle de la souffrance contribue ainsi à faire « accepter le monde tel qu’il est », faire en sorte qu’il soit considéré comme allant de soi, étouffant ainsi dans l’œuf les conflictualités portant sur le travail lui-même. Et l’on est là en plein dans la philosophie de cette loi Macron et des fameuses « simplifications du dialogue social » qui s’y rattachent : anéantir toute capacité de mobilisation des salariés par une naturalisation du social et de ce qui relève de la décision politique.

Alors je dirai que la lutte actuelle contre la loi Macron est bien sûr celle de la défense du CHSCT dans ses prérogatives : droit d’alerte, droit d’enquête et d’analyse, droit d’expertise, le tout articulé à l’obligation de sécurité de résultat de l’employeur. Mais ce véritable levier que constitue le CHSCT demeurera un outil relativement dérisoire s’il reste confiné dans le huis-clos de l’institution ou de l’entreprise. Sans traduction politique du savoir accumulé sur « le travailler » – et dont l’Observatoire est une tentative, mais il y en a d’autres – ce que l’on appelle « l’expertise CHSCT » restera une belle mécanique, mais dont l’essentiel de l’énergie continuera d’être dissipée par effet Joules. Autrement dit et pour conclure, si la mise en visibilité politique de la souffrance au travail passe par l’expertise CHSCT, les CHSCT doivent repenser leur expertise afin de la rendre visible.

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